Une affiche annonce qu’il me reste 80 km avant de franchir le fil d’arrivée. « Oh wow, juste ça! » que je me dis, le plus sérieusement du monde et sans aucun brin d’ironie. Ça m’a pris deux ou trois secondes pour réaliser à quel point il faut être en train de courir une distance complètement folle (et être un peu fou soi-même) pour avoir une réaction comme la mienne. « Juste » 80 km à faire…

Ultra trail Harricana. Dans l’arrière-pays de Charlevoix. À pareille date il y a deux ans, j’étais exactement au même endroit. Je m’attaquais justement au 80K, qui était alors ma plus longue distance à vie. Cette fois, j’y vais pour le 125K, une distance encore jamais franchie pour moi (sauf en auto). Mon plan de match: avoir du plaisir et être conservateur afin de préserver mes jambes pour le 160K du Bromont Ultra, qui se tient quatre semaines plus tard (allô la belle idée!)

Jasmin, ma cheville et Rob

Après avoir dormi tant bien que mal pendant deux ou trois heures dans ma mini-tente au camping (encore une bonne idée!), je me lève à 1 h 15 (bon matin!). À 2 h 15, je grimpe dans l’autobus jaune qui me mènera, 75 minutes plus tard, sur la ligne de départ, au beau milieu de nulle part, à l’entrée de la ZEC des Martres.

Nous sommes 179 à nous attaquer à ce nouveau parcours qui se veut beaucoup plus technique que l’ancien. Il doit faire 7 ou 8 degrés. Il vente. Brrrrr…

Quelques minutes avant le coup de 4 h, un joueur de cornemuse s’exécute. C’est magique! On s’en va vraiment à la guerre. Je croise mon ami Jasmin. On se dit qu’on courra ensemble un petit bout. On se suivra finalement pour les 30 premiers kilomètres.

C’est parti! Sentier large et roulant, qui descend légèrement. Une petite montée, avec un long serpentin de frontales au loin. C’est toujours aussi magique. Ça se poursuit par des trails en single track remplies de racines glissantes. Ishhh… Pas facile! On se greffe à un groupe de sept ou huit coureurs, dont « le doc » Simon Benoît et Sébastien Côté. Le rythme est rapide. Un peu trop pour moi. Pas grave. Je m’accroche. Le groupe finira par se disperser après le premier ravito, au 15e kilo.

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Le soleil se lève en haut du mont du lac à l’Empêche.

Du départ jusqu’au 25e kilo, ça descend pas mal tout le long. Je commence à le sentir dans mes quads. Ouf! La journée sera longue. Vivement la montée des Morios! Enfin du D+! C’est ma force, et ça paraît, tant dans mes jambes qu’entre mes deux oreilles. Après 600 mètres de montée soutenue, je suis sur un high. Ce sera comme ça pour un petit bout.

Je perds Jasmin de vue, puis je croise Christian Bouchard, alias « monsieur Sourire », que je connais un peu. On jase et on court quelques kilomètres ensemble.

Puis, vers le 48e kilo, bang: grosse douleur à la cheville gauche. Comme si je me l’étais tordue, mais sans que je m’en aperçoive. Ishhh… Je me croise les doigts pour qu’un physio puisse me faire un taping au ravito des Hautes-Gorges, au 60e kilo (point de départ du 65K et du 80K). Je continue de courir tant bien que mal, en endurant la douleur.

Juste avant le ravito tant attendu, il y a l’inspirant ultratraileur Rob Krar (gagnant de la Leadville 100 il y a trois semaines) qui nous attend! J’en profite pour prendre un selfie avec lui et pour discuter un peu. Il est vraiment sympathique! Il me demande mon nom. Me dit qu’il m’attendra au fil d’arrivée. Ouin, à l’heure où je risque d’arriver, pas sûr qu’il y sera encore, mais bon…

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Petite pause jasette et selfie avec l’inspirant Rob Krar!

Avec Christian, jusqu’au bout

Après 20 bonnes minutes au ravito, je repars avec un taping hyper serré, un chandail sec et une autre paire d’espadrilles, plus coussinées que celles que je portais depuis le début de la course. À ce stade-ci, il me reste deux heures avant le temps limite. J’ai du lousse.

Je suis en feu. Ma cheville est beaucoup moins douloureuse avec le taping. Et soudainement, j’ai les yeux dans l’eau. Je VAIS réussir. Seulement 62 kilomètres me séparent maintenant de la ligne d’arrivée.

Rapidement, je rejoins Christian. On a sensiblement le même rythme. On jase, c’est cool. Les heures passent. On se suit toujours. On convient finalement qu’on se rendra jusqu’au bout ensemble.

À tour de rôle, on connaît des hauts, puis des bas. On se tire mutuellement quand c’est le temps. Heureusement qu’il est là! Je suis cassé… et lui aussi. Contrairement à la légende, il ne sourit pas tout le temps, monsieur Sourire!

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Vers le 75e kilo…

Les ravitos sont beaucoup trop espacés à notre goût. Il fait maintenant nuit. Les chemins forestiers nous rentrent dans les jambes. Je recommence à avoir mal à la cheville. On marche plus qu’on ne court. Ça prendra le temps que ça prendra. Mais on la finira, cette course!

Finalement, on a franchi le fil d’arrivée côte-à-côte, après 21 h 38 et plus de 4000 mètres de dénivelé positif dans les pattes. Complètement claqués, mais extrêmement heureux. Sur 179 coureurs, seulement 101 auront terminé cette course de 125K dans le temps limite de 24 h 15.

Quant à Rob, il était déjà parti se coucher. Mais je m’en foutais royalement. Parce que je venais d’atteindre mon objectif ultime, soit celui d’avoir tous mes points en vue de me qualifier pour l’Ultra-trail du Mont-Blanc, le mythique UTMB, véritable Superbowl des courses de trail à l’échelle de la planète.

La suite

Pour faire une histoire courte, il ne suffit pas de s’inscrire à l’UTMB pour pouvoir y participer. Il faut d’abord amasser 15 points lors de trois courses reconnues par l’International Trailrunning Association, et ce, en deux ans maximum. Ensuite, il faut se croiser les doigts pour être pigé lors d’une loterie, qui se tient au début janvier.

En franchissant le fil d’arrivée d’Harricana, j’ai mis la main sur les 5 points qui me manquaient. J’ai accumulé mes 15 points en seulement six mois, soit lors du Fuego y Agua 100K, au début mars, puis du QMT 100K, à la fin juin. Je n’ai jamais été aussi près de réaliser mon rêve. Ce rêve qui me paraissait pourtant complètement hors de portée quand j’ai commencé à courir en sentier, il y a deux ans et demi.

Et puis, le 160K du Bromont Ultra? Pour l’instant, je laisse la poussière retomber et j’attends de pouvoir marcher sans avoir mal aux chevilles avant de prendre une décision finale. Mais courir 160 km dans moins de quatre semaines, alors que ça m’a tout pris pour en faire 125 tout en gardant le sourire?

Avec de la structure et un volume adéquat, oui, c’est clairement possible. Et je le ferai assurément un jour. Mais dès cette année, alors que j’ai couru à la bonne franquette et sans aucune structure depuis le début de l’année? J’ai de sérieux doutes sur ma capacité à le faire tout en ayant du plaisir… Et c’est ce que je recherche avant tout.

 

Pour avoir une idée de la distance parcourue, suivez ce lien vers Relive.

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