« Tu as fait une ou deux doubles traversées? » Fuck. La question, posée tout bonnement par Kenny, de la boutique Le Coureur, a semé une graine de plan de marde dans mon esprit.

C’était il y a un mois. Je venais de faire la double traversée du parc national du Mont-Orford, entre les routes 112 et 220. 46 km et environ 2800 mètres de dénivelé positif en passant par le ruisseau des Chênes, le sommet d’Orford, le très technique sentier des Crêtes et le mont Chauve, deux fois plutôt qu’une. C’est le parcours du 5Peaks, qui se définit comme « le 50K le plus lent du Québec ». Pas pour les doux. Vraiment pas. Je venais de le faire en 9 heures, en mode fun run. Très content, mais avec les jambes assez pétées merci.

« Tu as fait une ou deux doubles traversées? » Fuck…

JAMAIS je n’aurais pensé traverser le parc quatre fois en ligne… JAMAIS je n’avais entendu parler de quelqu’un qui l’avait fait avant. Mais… tu parles d’un beau plan de marde!

Sauf que… Deux fois 46 kilomètres, ça fait 92. C’est pas loin de 100, ça. Un beau chiffre rond. Et deux fois 2800 mètres, ça fait 5600. C’est pas loin de 6000, ça. Un autre beau gros chiffre rond… Maudit toc de coureur!

Pour arriver à 100K et 6000 mètres de D+, rien de plus simple : ajouter le sommet du mont Chagnon, en partant du stationnement de la route 112 qui servira de camp de base pour ensuite faire les deux doubles traversées. Boom! J’avais la course parfaite pour terminer ma saison de trail en beauté.

Entre-temps, je me suis mis à jaser avec Tania Rancourt sur Messenger. Une badass abitibienne à qui, en guise d’intro, j’ai tout bonnement offert de la pacer sur le 160K du Bromont Ultra. Elle m’a plutôt proposé de m’y inscrire aussi et de le courir au complet avec elle. J’ai dit oui, évidemment.

Mais le BU ayant été annulé, c’est mon plan de marde qui est redevenu le plan A. Tania a dit go j’embarque sans poser de questions. Elle a capoté un peu en apprenant les détails dudit plan, elle qui n’avait jamais mis les pieds à Orford. Ce n’est pas le majestueux Kekeko ou le mythique mont Powell, selon ce que j’en ai compris. Mais un plan de marde à Bombard, c’est un plan de marde! Et celui-là, transformé en course officielle, vaudrait 5 points ITRA, au même titre que le 160 du BU, le 125 d’Harricana ou le 110 du QMT. Ça donne une idée. Belle idée de marde. La pire de toutes. Restait juste à la concrétiser. Eh boy…

Le warm up

Vendredi 2 octobre, tout près de midi. C’est gris, il pleut un peu. Mais ça se dégagera par la suite, selon MétéoMédia. On part pour notre aller-retour sur le mont Chagnon (parce qu’on ne veut vraiment pas se garder cet extra pour la fin!), puis retour à l’auto en mode très mollo.

La première : il pleut

Deux heures plus tard, on passe aux choses sérieuses : première traversée. L’objectif est d’arriver à la deuxième auto, garée dans le stationnement du chemin de la Sucrerie (route 220), vers l’heure du souper. Ce qu’on fera. Mais en étant beaucoup plus lents que prévu. Ça nous aura pris 5 h 50. Les Crêtes par beau temps, en été, ça se court quand même pas pire malgré les milliers de roches et de racines. Mais avec les feuilles au sol en automne, ça complique la game pas à peu près! J’avais oublié ce léger détail… Et la pluie qui tombe encore… Pourtant, MétéoMédia avait dit qu’il ferait beau. Ya right! On n’avait rien vu encore.

Tomber 10 fois. Se relever 11 fois. Avec le sourire.

La deuxième : il pleut (encore plus)

Après une pause de près d’une demi-heure, on repart avec nos frontales. Celle de Tania s’est rapidement mise à éclairer autant qu’un lighter du Dollo. Oups.

Après le mont Chauve qu’on a facilement mis derrière nous, cap sur le peu accueillant Escalier du nord, puis les tout aussi peu accueillantes Crêtes. C’est encore plus glissant qu’à l’aller. Fuck… Grosse pluie. Dans le brouillard total. On voit environ un mètre en avant de nous. Pourtant, MétéoMédia avait dit que…

On n’avance presque pas. Mais Tania dit des niaiseries en rafale. M’appelle Monsieur Météo. Et moi, je ris. Et ris encore. Le moral est toujours bon. Ce sera comme ça jusqu’à l’auto. Pas moins de 7 h 15 pour parcourir 23 kilomètres! C’est n’importe quoi!

Milieu de la nuit. Nous sommes revenus au point de départ de la route 112. Tania est congelée. Elle se réchauffe dans l’auto pendant que je fais cuire des Ramen dehors. Elle semble s’assoupir quelques minutes. À ce moment, je l’ignore, mais j’aurais juste eu à évoquer l’idée d’arrêter et elle ne m’aurait pas obstiné. Ça en aurait été fini du plan de marde. Mais je n’ai rien dit. Parce qu’avant de commencer, elle m’avait précisé qu’elle n’avait jamais abandonné une course de sa vie. Alors pour moi, l’idée ne m’avait même pas effleuré l’esprit. Abandonner? À moins de se blesser, ce n’était même pas une possibilité. On repartirait coûte que coûte pour finir ça, peu importe le temps que ça nous prendrait. Et c’est ce qu’on a fait une grosse heure et quart plus tard.

La troisième : il pleut (un peu moins)

Début de la troisième traversée. Plus que 46 kilomètres à faire! C’est la dernière fois qu’on monte le ruisseau des Chênes. C’est la dernière fois qu’on monte la 4 km. Que c’est encourageant!

Mais Tania me clanche solide avant d’arriver au sommet d’Orford. Je peine à la suivre. En montée, ça ne me ressemble pas… Houston? Faut que je dorme un peu. C’est ce que j’ai fait près de la descente du télésiège, à l’abri de la pluie qui tombait toujours. Sieste de dix minutes qui m’a ressuscité d’un coup. Let’s go, on finit ça, ce plan de marde-là!

Direction les Crêtes, encore. C’est toujours aussi glissant, mais on écoute le dernier album des Cowboys pour se motiver. Et le soleil est sur le point de se lever. Et des amis nous attendent au bout de cette avant-dernière traversée. Tout pour nous motiver!

« Voyons, on dirait que j’ai du papier sablé qui me râpe le dessus des orteils », que je dis à Tania. Ça me fait mal à chaque pas depuis le ravito de la 112. L’état de mes pieds me donnera raison en arrivant à la maison.

On se rapproche du mont Chauve. J’avertis Tania que je croiserai probablement quelques personnes que je connais. Mais je ne pensais jamais en voir autant! Parle parle, jase jase… Ta gueule Bombardier, faut avancer! On a finalement réussi à rejoindre la Sucrerie après… 7 h 10. Eh boy…

La quatrième : il (ne) pleut (plus)

Tania commence à calculer le temps qui nous sépare de la ligne d’arrivée. Faut y être avant le coucher du soleil, please!

L’ami Dom Arpin est à la Sucrerie pour prendre notre portrait (qui coiffe d’ailleurs ce texte). Sarah Verguet Moniz, alias Monique Merguez, y est aussi, tout comme Ben Talbot. Ils partageront quelques kilomètres avec nous au début de cette ultime traversée. Un autre beau boost de motivation! Même si Ben et son amie semblent carrément voler sur le sentier, ce qui nous fait un peu baver d’envie… On aimerait ça pouvoir courir de façon aussi fluide nous aussi! Malgré tout, on réussit à courir de bons bouts. Le soleil est sorti. Il fait beau. Mais il y a beaucoup trop de monde dans l’Escalier du nord. Ça nous ralentit passablement. Grrrrr… Même si ça fait plus de 24 heures en ligne qu’on sillonne la même trail et qu’on a les jambes un peu amochées, on dépasse plein de monde. C’est bon pour l’estime!

On finit par ressortir des Crêtes (amen!!!) et on monte une dernière fois la Grande Coulée, qu’on a rebaptisée la « Grande Coulée de marde » pour l’occasion. Sommet d’Orford. Descente du ruisseau des Chênes. On court! Ça sent la fin!

Et, dans le temps de le dire, ça y est! Dernière traversée complétée en 6 h 40, juste avant le coucher du soleil. On pète le feu.

On n’en revient pas d’avoir réussi cet improbable défi, sans crew ni bénévoles pour nous aider aux ravitos ou nous botter le cul pour continuer. On a fait tout ça par nous-mêmes. Un ultra home made de plus de 100K et 6100 mètres de D+ dans ma cour arrière.

Temps total pour ce plus gros plan de marde à ce jour avec une partner de feu : 31 h 30. Ce qu’on peut être cons quand même!