La traversée de la chaîne Présidentielle est considérée comme l’une des randonnées d’une journée les plus difficiles des États-Unis. Je ne l’avais jamais parcourue au complet. Qu’à cela ne tienne, je m’étais mis en tête de la faire… aller-retour. Question de repousser une fois de plus mes limites… et d’éviter d’avoir à prendre une navette pour revenir à mon auto! Ma tête, mes pieds et la météo en ont finalement décidé autrement. « Adapt or die! » comme le répète mon amie Hélène.

Il est 2 h 15. Je me réveille avec l’impression de ne pas avoir dormi de la nuit. J’ai couché dans mon auto, tout près de l’entrée du sentier Webster-Jackson. Je souhaite être sur la crête pour le lever du soleil.

L’ampleur du défi m’a frappé de plein fouet la veille, en apercevant le mont Washington et les sommets adjacents. La fameuse Presidential Range, si imposante et majestueuse à la fois…

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Une partie de la Presidential Range…

Chaque fois que je vais dans ce coin du New Hampshire, j’ai la même réaction: je vais réussir à grimper ça? Mais là, c’était pire: je vais vraiment traverser TOUTES ces montagnes par chacun des sommets, redescendre jusqu’à la route de l’autre côté et refaire la traversée en sens inverse? Ouf… Tu parles d’une idée de génie! Bravo champion!

La zone

Il est 3 h. C’est un départ. J’arrive au sommet de Webster, puis de Jackson. La nature s’éveille et le soleil se lève derrière le mont Washington, le plus haut sommet du Nord-Est des États-Unis. C’est magnifique. Et terrifiant à la fois. Ce qu’il est gigantesque et encore si loin, Washington! Et pour être venu jouer quelques fois ici, je savais qu’il se cachait plusieurs autres monstrueux présidents de l’autre côté de Wash… Eh merde…

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Rapide ravitaillement en eau au Mizpah Hut. Chut! Seul le cuistot s’active. Les randonneurs dorment encore. Ils sont nombreux à faire la traversée en plusieurs journées et à dormir dans les trois refuges de la Presidential Range.

Je salue Pierce, le seul autre président que je n’avais encore jamais rencontré. Je commence enfin à croiser quelques personnes sur le sentier. D’abord un randonneur encore assoupi. Il a dormi sur un rocher, la tête bien cachée pour ne pas se faire bouffer par les moustiques.

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Puis, un groupe qui a couché en bordure de la trail. Je recroiserai ces randonneurs plus tard dans la journée.

Salut, Eisenhower! Salut, Monroe! Arrêt rapide au refuge Lake of the Clouds, qui est bondé, puis direction le mont Washington.

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Le refuge Lake of the Clouds, en contrebas, à l’ombre du mont Washington.

Ça fait déjà plus de cinq heures que je me demande dans quoi je me suis embarqué. Je suis incapable d’entrer dans « ma zone ». Incapable de profiter du moment présent. Incapable de découper ma journée en petites sections, comme je le fais avec les ravitos lorsque je cours un ultra.

Je pense juste à ce qu’il me reste à parcourir. Je me dis que ça n’a aucun sens. En plus, j’avais oublié à quel point c’est presque impossible de courir sur la Presidential Range. Il y a des roches partout. Des petites, des grosses, certaines immobiles, d’autres instables. C’est interminable…

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Une partie de la Presidential Range ressemble à ça…

Bon, c’est décidé: tant pis pour la double traversée « officielle ». Je prendrai quelques raccourcis au retour pour éviter les sommets lorsque ce sera possible. Faut pas virer fou non plus. J’ai quand même couru 100K il y a deux semaines

Au sommet de Washington, surprise! À 8 h 45, les touristes en gougounes ne sont pas encore arrivés, que ce soit en train ou par l’auto road. Même pas besoin de faire la file pour prendre une photo devant la pancarte qui annonce le sommet. Ça me redonne un peu de pep. Je viens d’atteindre le plus haut point de ma première traversée.

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Where are you going?

En descendant le long de la voie ferrée, je croise un randonneur assez chargé. « Where are you going? » que je lui demande. « Georgia », qu’il me répond. J’avais oublié que l’Appalachian Trail passe par ici. Le gars était parti du sommet de Katadhin, dans le Maine, il y a un mois, et il espérait être arrivé en Géorgie en novembre, après avoir parcouru les 3500 km de l’AT. Rien que ça!

Quelques minutes plus tard, je pose la même question à un père de famille barbu accompagné de ses deux ados d’environ 12 et 14 ans. Même réponse: Georgia. « And your kids? » « They’re coming too. » Quoi?

J’aurais voulu jaser plus longtemps, mais le père avait lancé un défi à ses deux enfants. Ils tentaient d’arriver en haut du mont Wash avant le train, qui montait tranquillement en envoyant des nuages de fumée noire dans le ciel. C’est probablement comme ça qu’on motive deux ados à marcher pendant des mois dans le bois.

À partir de ce moment, j’ai commencé à profiter de ma journée. Mon défi me paraissait immense. Mais ce n’était rien comparé à ce que ces gens-là étaient en train d’accomplir. Si je n’y arrive pas, ça changera quoi? Je le fais pour qui? Et pour quoi?

Je le fais pour repousser mes propres limites. Mais ça doit demeurer le fun. Il me semble avoir déjà lu ça quelque part…

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En repartant de Washington, on aperçoit, de gauche à droite, les sommets des monts Clay, Jefferson, Adams et Madison, au loin. C’est là que je dois me rendre…

La rumeur gronde

Je contourne Clay, qui ne fait pas partie de la traversée officielle. Je salue Jefferson, puis Adams et, enfin, Madison, après m’être arrêté brièvement au Madison Hut. Ouf! Quelle interminable traversée. Après environ 10 heures de beaucoup-de-rando/pas-beaucoup-de-course, j’avais pas loin de 30 km et 2600 mètres de dénivelé au compteur.

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Du sommet de Madison, avec vue sur Washington, au centre, et Adams, à droite.

Pour compléter cette première moitié de périple, il ne me restait plus qu’à redescendre par Valley Way pendant plus d’une heure jusqu’au stationnement Appalachia. Pour ensuite remonter pendant une bonne heure et demie afin d’arriver… exactement au même endroit! Ouin… Vraiment pas le fun comme projet!

En chemin, la rumeur d’orages violents était parvenue à mes oreilles. Des randonneurs en évoquaient pour l’après-midi, alors que d’autres parlaient plutôt de quelque part en soirée. Après vérifications, c’était prévu vers 1 heure du matin, soit à peu près l’heure à laquelle je reviendrais à mon auto si je m’en tenais à mon plan de « traversée officielle, puis traversée version shortcuts ».

Des orages sur la crête, sans aucune végétation pour se mettre à l’abri? Ce serait beaucoup trop dangereux. Adapt or die, comme le dit si bien Hélène Dumais. Et pas question de risquer ma vie ici! Restait l’adaptation.

Deux options s’offraient alors à moi:

1-compléter cette traversée jusqu’au stationnement et faire du pouce pour revenir à mon auto;

2-revenir dès maintenant sur mes pas.

L’option 1 était hors de question. J’étais venu ici pour faire plus que la « simple » traversée. Mes pieds étaient en compote depuis longtemps à cause des foutues roches. Mais ma tête en voulait encore.

Je suis donc reparti vers mon point de départ, en étant parfaitement conscient de la très longue marche qui m’attendait. Moi qui déteste les sentiers allers-retours! J’étais encouragé, toutefois. Parce qu’il y en avait moins devant que derrière. Et que j’allais maintenant contourner la plupart des sommets. Facile! Enfin, plus facile que ce que je venais de faire…

C’est reparti sur Gulfside Trail!

À l’approche de Wash, je décide de grimper Clay, le rejet qui ne faisait pas partie de la traversée officielle. Fouler les dix sommets de la Presidential Range? Check!

À partir de là, le « beast mode » était clairement actionné. J’étais en feu. Let’s go par Crawford Path jusqu’à mon auto! Et sans même devoir ressortir ma frontale. Le bonheur, quoi!

En contournant Eisenhower, je lui ai fait un fuck you avec le sourire. Puis je me suis rapidement excusé à voix haute, en lui disant « ben non, c’est une joke ». Je ne voulais pas que la montagne me punisse en me faisant une jambette si près de l’arrivée!

Un rappel

Au final, ça m’aura pris près de 17 heures pour parcourir 51 kilomètres et 3500 mètres de dénivelé.

dénivelé

Je n’ai pas complété la traversée « officielle ». Mais ça m’est complètement égal. Parce que j’ai encore repoussé mes propres limites.

Ça m’a rappelé une fois de plus qu’il ne faut pas se comparer aux autres pour être fier de soi.

Dans les refuges, certains étaient impressionnés par mon programme du jour, alors qu’eux faisaient la « simple » traversée en plus d’une journée.

Oui, c’était ce qu’on peut appeler une très grosse journée. Mais aujourd’hui, j’écris ce récit dans le confort de ma maison, alors que des randonneurs croisés hier sur l’AT poursuivent leur chemin vers la Géorgie.

Il y en aura toujours d’autres qui iront plus loin que soi. Qui iront plus vite. Qui en feront plus. L’important, c’est d’être fier de ce qu’on accomplit. Et de se laisser inspirer par les autres, pour pouvoir continuer de progresser.

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