FullSizeRender (3)Règle numéro un en course à pied: ne jamais tenter quelque chose de nouveau le jour d’une course ou dans les jours précédant celle-ci. Règle simple, que je me fais maintenant un devoir de respecter.

Règle numéro deux, qui n’est écrite nulle part sauf ici: si vous avez été malade la dernière fois en ingurgitant certaines choses, ça risque fort de se reproduire si vous retentez l’expérience. Tester la règle numéro deux en pleine course, à mi-chemin d’un 30 km parsemé de côtes de la mort? Pourquoi pas!

Retour en arrière. On recule d’une quinzaine de kilomètres. Au pied des pentes de Bromont, sur la ligne de départ du Demi-marathon des Microbrasseries. Avant d’arriver, dans l’auto, j’avais les jambes qui tremblaient légèrement. Stress, frénésie, je ne sais trop. Pourtant, je m’étais bien dit que, pour ma dernière course de la saison, je courrais sans pression, pour le simple plaisir.

Mes jambes sont zen maintenant. Je le suis aussi. Sur la ligne de départ, je croise plusieurs amis, dont certains qui courront d’autres distances, un peu plus tard dans l’avant-midi. Mais aucun Pat Godin en vue. Pourtant, nous ne sommes que 200 quelques coureurs à faire cette distance un peu folle, alors qu’environ 3000 autres coureurs ont été plus raisonnables que nous. J’apprendrai plus tard qu’il a été retenu à l’extérieur en raison d’un tournage. Dommage! J’aurais bien aimé lui parler quelques minutes.

L’entrée

Les organisateurs avaient joué franc jeu dès le début. Le parcours sera très difficile. Des côtes, il y en aura et attendez-vous à devoir marcher par bouts. Blablabla. Les coureurs des plaines montérégiennes, peut-être. Mais ceux qui courent régulièrement à Sherbrooke? Les côtes, on connaît ça! Marcher? Nannnn. Mais à bien y penser… J’avais bien visualisé le parcours, qui faisait le tour de la montagne par des chemins de campagne. J’avoue que j’avais quelques appréhensions. De la ligne de départ, on voyait déjà la première montée, devant le Château Bromont. Ouch… Toute une entrée! Et ce n’était qu’un avant-goût!

http://www.zoomphoto.ca/event/19737/

On part. Je m’aperçois vite que je cours à côté de Karine Champagne, l’ex-animatrice de TVA Sports maintenant à la tête du groupe de coureuses Les Mères-Veilleuses. Presque tous les coureurs sont dans leur bulle, concentrés, silencieux. Pas Karine Champagne. Elle jase avec un ami coureur, s’extasie, trippe à fond. Ça met de l’ambiance. C’est rafraîchissant!

Beau soleil, un degré ou deux au-dessus de zéro. Les paysages sont magnifiques. Des arbres immenses et des montagnes de part et d’autre. J’adore mon ancien coin de pays. Je regarde aussi ma montre à l’occasion. Et je suis parti trop vite, encore une fois. Je m’étais dit que je m’en tiendrais à un rythme d’environ 6m15 du kilomètre jusqu’à la méga-giga-côte du 20e. Je suis à 5m40. Tant pis. Ça va bien, on continue. C’est une course, après tout. Je dois me donner à fond tant que ça ne me fait pas perdre le sourire.30K

Le deuxième service

Le parcours du 30 km partage celui du 21 km pendant un bon bout. Vers le 9e, on quitte le parcours commun pour y revenir six kilomètres plus tard. Un beau grand détour qui nous fera rapidement comprendre qu’il n’y a pas seulement 9 km de différence entre le 30 et le 21. Il y a aussi des côtes. Des grosses. Interminables et très escarpées. Comme celle du 11e. Ça monte en serpentin pendant près d’un kilomètre. La plupart des coureurs marchent. Je cours. Ça va toujours aussi bien. Ce deuxième service, je l’avale d’une traite.

Arrivé tout en haut, la récompense: trois ou quatre cônes à contourner et une bénévole énergique qui m’encourage (comme tous les bénévoles croisés lors de cette course, d’ailleurs, ce qui est exceptionnel et digne de mention). Tout ce qui monte redescend, alors je redescends. À pleine vitesse. Les coureurs que je croise sont découragés pour la plupart. Je les encourage à mon tour. Donnez au suivant!

http://www.zoomphoto.ca/event/19737/

Je rattrape quelques coureurs et me retrouve à côté d’une fille qui me dit vaguement quelque chose. On jase un peu et je la replace. Elle a fait l’objet d’un reportage il n’y a pas si longtemps à Cours toujours. Elle a perdu une soixantaine de livres en courant et court maintenant des ultramarathons à l’intérieur. Impressionnant! Elle ne se prend pas pour une autre. On discute de ce qui nous branche en course à pied. Elle finit par me dire qu’elle veut finir sa saison sur une bonne note parce qu’elle a abandonné sa dernière course, un défi de 24 heures sur un parcours intérieur. Elle a « lâché » après 12 heures. Ça lui a pris une semaine avant de pouvoir en parler ouvertement, « parce qu’elle avait honte », qu’elle me dit. QUOI??? Courir en rond pendant 12 heures, à l’intérieur, c’est déjà un exploit en soi, non? Je virerais fou après même pas une heure, que je lui réplique. En vain. Des 12 heures, elle en avait déjà faits. Cette fois, elle n’a atteint que la moitié de son objectif et s’en veut.

Ouf! Cette rencontre m’a fait réfléchir sur l’exigence envers mon moi-même. Sur mon caractère compétitif. Sur ma tendance à vouloir me dépasser continuellement, à vouloir battre mon temps tout le temps, à vouloir rattraper celui qui est en avant. J’avais déjà commencé à travailler là-dessus. Des objectifs, ça aide à avancer, mais il faut tenter de voir le verre à moitié plein. Courir 12 heures au lieu de 24? C’est déjà un exploit que peu de gens peuvent réaliser. Courir 30 km au lieu de 21, comme je l’avais prévu au départ? Ce sera aussi un bel accomplissement, peu importe le temps que je mettrai pour franchir le fil d’arrivée.

Le plat de résistance

L’erreur qui m’a coupé les ailes est survenue vers le 15e. Craignant toujours le retour des crampes aux mollets, surtout avec toutes ces côtes passées et à venir, j’ai ingurgité une capsule d’électrolytes (Salt Stick). Depuis mon marathon, je soupçonnais ces capsules d’être à la source de mes désagréables maux de ventre. Ange et démon. Prévient les crampes, mais peut me rendre malade. Je n’avais pas retesté les capsules depuis Montréal. J’aurais dû…

Les crampes, j’ai déjà donné. Pas question que ça recommence. Et c’est juste UNE capsule. Pas trois ou quatre comme à Montréal. Une. Au pire, j’aurai des maux de ventre pendant un ou deux kilomètres.

Je bois de l’eau à petites gorgées pour faciliter la digestion. Ça ira, ça ira…

Cinq kilomètres plus tard. Mes maux de ventre sont là. Encore. De plus en plus là. J’ai l’estomac dans les talons. Pour un coureur, on conviendra que ce n’est pas l’idéal.

On arrive au plat de résistance, au 20e. Au pied de LA côte. Celle qui mène au lac Gale. Côte réservée aux coureurs du 30 km. Club sélect de chanceux qui le regrettent un peu. En sens inverse, une pancarte prévient les automobilistes qu’ils descendent une côte abrupte. Nous, on la monte. Tout le monde marche. Moi aussi. Peut-être que ça soulagera mon estomac. Ça a plutôt eu l’effet inverse.

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Les dix derniers kilomètres sont plutôt flous dans mon esprit. Sur le plat et en descente, ça se tolère. Mais dans les montées, mes jambes refusent tout effort. Je dois marcher. Toute mon énergie passe dans mon estomac, qui essaie d’avoir le dessus sur la foutue capsule. Vaine bataille. Je n’ai plus de plaisir. J’étais pourtant venu pour ça. J’ai juste hâte de finir. D’en finir. [Avertissement: si vous lisez ceci en mangeant, sautez tout de suite au paragraphe suivant.] Si seulement j’étais capable de me faire vomir. Mais l’anorexie ne fait pas partie de ma vie, alors j’endure. Et c’est dur. Mais qu’est-ce que je fais ici? Pourquoi je m’inflige ça?

Le dessert

Je regarde ma montre. À force de marcher, ma moyenne au kilomètre augmente lentement, mais sûrement, et se rapproche dangereusement des 6 minutes. Pendant une bonne partie du parcours, je me disais que je pourrais finir en moins de 3 heures. Mais pour ça, je dois demeurer sous les 6 minutes. Un rythme excessivement rapide pour une si longue distance et avec autant de côtes. J’ai seulement couru pour le plaisir depuis mon marathon d’il y a sept semaines, sans programme structuré, uniquement pour récupérer tout en tentant de maintenir la forme…

Je cours sur le plat. Et je marche en montant. Et ça monte. Et monte encore. Dans le dernier kilomètre surtout. Une autre côte de la mort pour le dessert. Le lapin de 3 h me dépasse. Ça ne me dérange même pas. Je veux juste finir… Au total, 500 mètres de dénivelé positif pendant cette course. Ça se compare pratiquement à mes sorties de trail à Orford, sur le sentier des Crêtes, à un rythme beaucoup plus lent. Je ne m’attendais pas à ça! Je n’ai jamais pris part à une course sur route avec autant de dénivelé. Même le Marathon de Magog est de la petite bière à côté de Bromont!

Je vois enfin le fil d’arrivée. Dans le dernier virage, j’aperçois ma blonde et mes filles qui ont fait le chemin pour venir m’encourager! Je suis vraiment content de les voir!

Flavie m’accompagne pour les 200 derniers mètres. Elle court plus vite que moi et me tire littéralement vers la fin de mon cauchemar.

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Enfin, j’ai terminé! L’estomac toujours aussi à l’envers, mais je suis quand même fier d’avoir réussi ce dernier défi d’une année de course bien remplie. Mon temps? Je m’en foutais pas mal. Oui oui, moi, David Bombardier, je n’ai pas basé ma satisfaction sur mon temps. Première mondiale!

Mais pour ceux que ça intéresse, j’ai terminé en 3h01. Déçu de ne pas avoir fini cette course sous les 3 h à cause de deux petites minutes? Pas du tout! Quand on y pense, c’est juste un temps. Des secondes mises bout à bout.

J’aurais pu courir « seulement » 21 km, comme c’était prévu au départ. J’aurais aussi pu rester bien assis dans mon divan.

J’ai plutôt choisi de courir 30 km. Et de boire le verre à moitié plein. Santé!

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